Ces martyres, cet éternel Tréblinka – par Maité 

Sur les traces d’Isaac Bashevis Singer pour qui « pour ces créatures [les animaux], tous les humains sont des nazis, c’est un éternel Treblinka », Charles Patterson nous offre une œuvre magistrale sur le sort que nous réservons aux animaux d’élevage et le parallèle qu’on est en droit d’établir avec la Shoah. On est souvent accusé d’indécence lorsqu’on évoque ce sujet, et de nombreux animalistes sont opposés à cette mise en perspective, officiellement du moins, peut-être par crainte de s’attirer les foudres de la bien-pensance. C’est oublier un peu vite que ce sont précisément des Juifs qui ont osé braver les tabous les premiers, et ce n’est pas un hasard si la protection animale compte dans ses rangs un si grand nombre de gens reliés à la Shoah de près ou de loin : des Juifs bien entendu, mais aussi des Allemands, notamment ceux de la génération d’après-guerre, ceux qui se sont posé de nombreuses questions sur cette période aussi glauque de leur Histoire, en particulier sur le rôle actif ou passif que pouvait y avoir joué la génération qui les précédait. Le livre de Patterson est extrêmement bien documenté et – cela n’est pas la moindre de ses qualités –, il s’appuie sur quantité de témoignages, que ce soit écrits et référencés, ou oraux par le biais de conversations avec l’auteur et de leur transcription.

L’auteur commence par un rappel historique de la domination de l’homme sur l’animal à travers les siècles tout en nous donnant des descriptions assez détaillées de diverses tortures que l’on inflige aux animaux, notamment d’élevage. Il évoque ce dont on parle rarement : les mutilations (castrations et autres joyeusetés) infligées traditionnellement dans les petits élevages, quel que soit le pays, loin de nos fermes industrielles. Les traitements n’ont rien à envier à ce que nous connaissons de par chez nous. Il nous explique parfaitement comment le même mécanisme qui consistait à rabaisser et déshumaniser les Juifs pour pouvoir les exterminer est mis en place pour procéder à l’élevage et à l’abattage des animaux que l’on a tout d’abord en quelque sorte dés-animalisés, chosifiés, leur niant le statut d’êtres – on dirait de nos jours – sentients, les réduisant à l’état d’êtres mus uniquement par l’instinct. Himmler était lui-même un ancien éleveur de poulets. Il a appliqué les mêmes méthodes de concentration, humiliation, transport, stérilisation, mutilation et abattage aux êtres humains.

Patterson évoque l’eugénisme, très en vogue aux États-Unis entre les deux guerres et même après 1939, jusqu’au sein des universités – des nombreux échanges avec les universités allemandes (poursuivis même au début de la guerre) le témoignent – et qui a eu pour conséquence l’ « euthanasie » (en fait l’assassinat) et la stérilisation de gens que l’on considérait comme des malades mentaux et des handicapés (ou déclarés comme tels). L’eugénisme a été pratiqué de tout temps sur les animaux domestiques. De là jusqu’à l’extermination des humains, il n’y avait qu’un pas, et eux, ils l’ont franchi. L’abattage des humains a été calqué exactement sur le modèle de l’abattage des animaux qui avait cours au sein de l’élevage industriel aux États-Unis : on y trouve les mêmes rabaissements, humiliations, transports dans les wagons à bestiaux, tromperies sur la destination finale, utilisation de tout ce qui peut être commercialisé après la mise à mort. Il existait chez la plupart des Allemands le souci de rester dans l’ignorance des ignominies qui étaient perpétrées à deux pas de chez eux tout à fait similaire à la volonté des consommateurs de produits carnés de nos jours de rester dans une confortable ignorance quant aux mauvais traitements infligés aux animaux d’élevage (voir à ce sujet le livre Confortablement Ignorant du Dr Richard A. Oppenlander).

Patterson revient sur l’origine biblique de la domination des hommes sur les animaux et son extension naturelle aux esclaves et aux races soi-disant inférieures si tant est qu’on peut parler de races, la domination notamment des colons sur les indigènes. Il ne nous épargne aucune des exactions des SS et autres tortionnaires envers les Juifs et Tziganes, mais pas que, à mettre en parallèle avec celles infligées aux animaux. On a beau en avoir lu des tonnes sur le sujet, ça fait toujours froid dans le dos. Il évoque à un moment les enfants qui, semblables aux petits veaux qui viennent téter les doigts de leur tortionnaire, se jettent dans les bras de ceux qui vont les tuer. Plus loin, il rappelle les recherches effectuées sur la façon la plus « humaine » de tuer les enfants handicapés : le gaz. C’est ce qu’on utilise dans les abattoirs sur les cochons notamment. Quant à une mise à mort « humaine », clin d’œil aux welfaristes et à ceux qui pensent qu’il doit bien y avoir un moyen de pouvoir manger de la viande « heureuse », il explique très bien comment des mises à mort plus « indolores » confortaient les donneurs d’ordre nazis dans leur bonne conscience, de même que les lois interdisant les traitements inhumains aux esclaves avaient « ancré plus fermement encore le principe de l’esclavage ».

Il démonte aisément le mythe d’un « Hitler végétarien », un truc qu’on nous lance dans les gencives régulièrement, comme si c’était un argument contre le végétarisme. Non, Hitler n’était pas végétarien, il avait des gaz malodorants et pensait que la consommation de fruits et légumes améliorerait sa digestion. Son médecin lui avait conseillé d’éviter la viande, mais il raffolait de la saucisse bavaroise et d’ailleurs, dès 1933, il avait interdit les associations végétariennes. Il n’avait que du mépris à l’égard des végétariens.

Plus loin, il dresse le portrait de survivants de la Shoah ou de descendants de survivants qui ont souhaité « réparer le monde ». Il montre combien leur attitude vis-à-vis des animaux a été « forgée » par la Shoah, notamment, chez les survivants ayant servi de cobayes dans les expérimentations. Une note un peu plus optimiste : les USA, le pays où l’on a mis au point l’élevage et l’abattage industriel, c’est aussi le pays où l’on trouve un nombre considérable de pionniers qui ont créé des sanctuaires, de gens dédiés à la cause animale, qui se battent tous les jours pour informer, ouvrir les yeux, faire avancer les choses. Et une grande partie d’entre eux ont ceci en commun, d’être reliés de près ou de loin à l’extermination des Juifs par les nazis. N’est-ce pas Israël qui au monde compte le plus de véganes au sein de sa population ? L’Allemagne aussi – est-ce un hasard ? – est très active dans le domaine de la défense des animaux.

Enfin, Patterson explore longuement l’œuvre littéraire d’Isaac B. Singer, prix Nobel de Littérature, faut-il le rappeler ? La souffrance des animaux est constamment évoquée tout au long de l’œuvre de Singer. On sera ému par l’histoire de la souris Huddah qui nous a donné une phrase magistrale : « pour ces créatures, tous les humains sont des nazis, pour les animaux, c’est un éternel Treblinka ».

Voilà, j’espère vous avoir donné envie de lire ce livre que tout militant animaliste devrait avoir lu, ne serait-ce que de façon à pouvoir opposer des arguments solides lorsqu’on nous accuse d’indécence, dès lors que sujet est abordé, que ce soit dans la rue, à la radio ou sur un plateau de télévision.

Charles Patterson, Un éternel Treblinka. Des abattoirs aux camps de la mort, traduction de Dominique Letellier, éditions Calmann-Levy, 2008, Paris.

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